Magic ! Revue
Pop Moderne Interview
Kings of Convenience
Article Christophe Basterra
/ Photos Olivier De
Banes
À force
d’entendre parler de samplers, d’ordinateurs, de Pro-Tools ou, plus
généralement, de technologie - le vilain mot… -, on en
était presque venu à
oublier que simplicité pouvait rimer avec beauté.
Heureusement, deux amis
norvégiens originaires de Bergen, Eirik Glambek Bøe – le
brun – et Erlend Øye –
le roux -, désormais plus connus sous le nom de Kings of
Convenience, arrivent
en ce début d’année pour nous le rappeler.
Avec ses compositions miniatures, ses guitares toutenbois, ses mélodies claires comme de
l’eau de roche et deux
voix angéliques – qu’il ose parfois orner de quelques
arrangements discrets -,
ce duo offre une musique entièrement dédiée
à l’acoustique, des chansons d’une
sobriété exemplaire, comme autant d’instantanées
troublants d’un quotidien
mélancolique, Quiet Is The
New Loud,
ont-ils choisi comme manifeste. Laissez-vous bercer…
Grand
Royal
Amsterdam. Novembre 2000. Alors que, dehors, les frimas de
l’hiver n’engagent
pas à la flânerie, une trentaine de badauds et de curieux
se sont entassés sur
une minuscule péniche. Tout au fond, assis sur des rudimentaires
chaises en
bois, Eirik Glambek Bøe et Erlend Øye – qui ont
décidé un beau jour d’unir
leurs destinées sous le nom de Kings of Convenience –
interprètent leurs
morceaux à la simplicité désarmante – deux
guitares, deux vois, l’équation est
facile…- devant ce public silencieux, qui, visiblement, n’a pas la
moindre idée
de qui sont ces deux jeunes gens, mais tombe peu à peu sous le
charme de ces
compositions aussi rudimentaires que contagieuses, se laissent
séduire par ces
mélodies surgies d’un autre temps et conquérir par
l’humour dont fait preuve le
duo pour présenter son répertoire ou la reprise de
Manhattan Skyline par A-ha.
« Vous avez sans doute reconnu cette
chanson ? », demandait ainsi poliment Eirik
à la fin de la
version. « Elle est l’œuvre de
compatriotes à nous, mais qui sont pour le moment bien plus
connus… »
Le tonnerre d’applaudissements qui retentit pour ponctuer une
prestation trop
courte, les sourires béats qu’arborent les petits et les grands
ne laissent
planer aucun doute quant à l’étrange pouvoir de
séduction dont font preuve les
chansons des Kings of Convenience…
GRAND DUDUCHE
Il suffit d’à
peine quelques heures pour se rendre compte des différences
flagrantes qui auraient dû opposer Eirik et Erlend. Le premier
est aussi
réservé et timide que le second peut se montrer expansif
et caustique. Eirik,
emmitouflé dans son duffle-coat, incarne à la perfection
l’idée que l’on peut
se faire de l’incurable romantique. Erlend – avec ses énormes
lunettes
d’éternel étudiant qui lui mangent la moitié du
visage et ses faux ars de Grand
Duduche – est une véritable pile électrique. Parler,
plaisanter, danser semblent
être pour lui autant de secondes natures. Lorsque l’un pense
à regagner sa
chambre d’hôtel douillette, l’autre s’enquiert d’une
soirée où l’on pourrait
s’amuser jusqu’à l’aube. Ces deux garçons,
âgés de vingt-quatre ans, se sont
rencontrés il y a plus de huit années maintenant.
« Nous avons appris à jouer de la guitare
ensemble », explique
Erlend, devant une tasse de thé bouillant. « Forcément, ça crée des liens ! »,
poursuite-il sur un ton
goguenard. « Nous étions tous les
deux passionnés de musique. En résumant on pourrait dire
que, pour nous, il y a
eu d’abord Pink Floyd, ensuite, The Cure et puis, nous avons
découvert la scène
shoegazing, avec Slowdive et Ride ». Presque fatalement,
en 1995., les
deux compères finissent bien sûr pour se retrouver dans un
groupe. Au sein de
Skog – prononcez Skoug -, Erlend est le chanteur, Eirik, le guitariste,
alors
que deux autres personnes - déjà oubliées par
l’histoire – s’occupent de la
rythmique. « C’était marrant. Nous
étions, comment dire…Nous étions jeunes ! (Rires).
Et comme tous les
jeunes, nous avions envie de faire du bruit, nous voulions
maîtriser la
puissance de l’électricité. Je chantais alors en
norvégien. J’ai réécouté le
disque il n’y a pas longtemps…Ma voix est vraiment terrifiante. Nous
avions enregistré
ce maxi au bout d’un an et lorsqu’il est sorti, on pensait bien
sûr qu’il était
extraordinaire. À cause de nos diverses influences, il y avait
tout de même un
morceau de plus de… huit minutes ». Mais, comme souvent,
une fois
envolées les premières illusions, la formation se
déchire : problèmes
d’ego, divergences musicales, différence de motivation. Un beau
jour, alors que
le bassiste et le batteur ne peuvent se libérer, Eirik et Erlend
se retrouvent
en studio pour un disque hommage rendu par des groupes locaux à
Joy Division.
« On avait entendu une annonce à la
radio. Comme on ne voulait pas rater la moindre occasion, on a
décidé d’y
participer ». Les deux compères choisissent The Eternal – extrait du mythique album Closer
– et optent pour une version acoustique. « Eirik
mourrait d’envie de chanter, alors je
l’ai laissé faire. Et puis, comme je ne voulais pas me faire
damer le pion,
j’ai ensuite rajouté ma voix. C’est là que l’on a
découvert que nos deux
timbres se mariaient parfaitement ». Ils ne le savent
pas encore, mais
ils viennent de réaliser le tout premier enregistrement de ce
qui deviendra,
quelque temps plus tard, Kings of Convenience. « Oui,
en quelque sorte », reprend Eirik. « D’autant plus que les gens du label nous ont
dit que notre reprise était un peu la rencontre entre Joy
Division et… Simon
& Garfunkel. Comme quoi, cette comparaison ne date pas d’aujourd’hui ».
KINGS OF CONNIVENCE
Cette reprise servira
à Skog d’épitaphe. Mais, malgré les liens qui
unissent les deux jeunes hommes, ils ne se lancent pas bille en
tête dans un
nouveau projet. « C’est vrai que le
public doit avoir l’impression que tout est allé très
vite pour nous, mais
Kings of Convenience est le résultat de huit années
d’amitié. Ça nous a permis
de développer une connivence sans laquelle ce groupe ne pourrait
pas
fonctionner. On a découvert des tas de choses ensemble, et c’est
très important
pour notre équilibre aujourd’hui. Que ce soit Eirik ou moi, nous
n’avons jamais
appris la science des harmonies, nous l’avons découverte en
autodidactes. L’une
des idées de départ, c’était d’essayer d’utiliser
au mieux nos talents
respectifs, de tirer profit de nos limites : je ne suis pas un
chanteur
très technique, alors, j’essaye de rendre ma voix
intéressante, en chantant doucement
par exemple. C’est aussi pour cela que l’on utilise les chœurs. On n’a
jamais
eu des modèles particuliers, nous n’avons pas
écouté les disques de Simon &
Garfunkel en nous disant : « Voilà ce que nous
devrions
faire » : Maintenant, c’est vrai qu’un groupe comme
Belle &
Sebastian m’a fait prendre conscience que l’on n’était pas
obligé de faire du
bruit pour se faire entendre, qu’il était possible de composer
de manière
subtile ». Un an après le split, en 1997, les
deux amis partent pour
quelques jours en Tunisie, et, prisonniers d’un orage dantesque,
ébauchent
leurs premiers morceaux à l’aide de leurs guitares acoustiques.
« L’autre challenge que nous avons voulu nous
imposer, c’était d’arriver à composer des choses
intéressantes, séduisantes,
avec une instrumentation réduite à sa plus simple
expression et sans suite
d’accords gratuits. De toute façon, si tu écris une bonne
chanson, tu peux
vraiment te permettre de la traiter comme bon te semble : cela
restera
toujours une bonne chanson… On voulait aussi raconter des histoires
ordinaires.
En gros, Eirik essaye dans ses textes
d’être un peu plus universel, tandis que moi, je m’en tiens
à des observations
de tous les jours. Sur Quiet Is The New Loud, le
morceau qu décrirait le mieux Eirik serait Singing Softly To
Me, tandis que pour moi, ce serait
Failure ».
ÉBAUCHE
Bergen. Noël 1997.
Dans cette ville norvégienne que l’on imagine un peu
triste et surtout d’un calme presque effrayant, que l’on voit bien
disparaître
chaque hiver sous un épais manteau de neige qui
invite à rester chez soi bien au chaud, Eirik et Erlend
enregistrent
sur un quatre-pistes emprunté les deux premières chansons
de Kings of
Convenience, I Don’t Know What I Can Save
You From et Brave New World. Mais
ce ne sont que les premiers balbutiements. Car les deux garçons
quittent leur
ville natale pour gagner l’Angleterre. Non pas pour assouvir des
rêves de pop
star en devenir, mais pour poursuivre des études. Eirik vit
à quelques
kilomètres de Londres, dans une sorte de réserve
naturelle, Erlend au sein même
de la capitale britannique. Pourtant, Kings of Convenience poursuit son
apprentissage, continue d’écrire ces miniatures
entièrement dévouées à
l’acoustique, aux mélodies désarmantes. « La composition est vraiment un travail en commun chez
nous »,
explique Erlend. « Même si l’un
d’entre nous apporte toujours l’idée de départ, on
discute beaucoup. Notre
musique n’est pas primaire, mais plutôt réfléchie,
bien qu’elle semble très
simple. Un bon exemple serait Winning A Battle, Losing The War. Eirik avait enregistré une ébauche et tenait
à me la faire écouter. Comme la qualité du son
n’était pas très bonne, j’ai
compris ‘sunsets on the war’ au lieu
de ‘sunsets on the wall’. Et l’on a
décidé de garder mon erreur ! » Peu
à peu, le duo se forge un
joli répertoire. Parfois, il orne ses titres d’une trompette
lointaine ou leur
offre une rythmique bricolée. Leurs compositions
séduisent l’un de leurs amis à
Bergen qui, coquin de sort, est justement à la tête d’un
label, Tellé Records,
certes dédiée à l’électronique, mais a
envie d’ouvrir une division plus pop
baptisée Éllet. De l’autre coté de l’Atlantique,
la structure Kindercore tombe sous le charme
boisé
de ces chansons pastorales. Pendant ce temps, Erlend a
emménagé à Manchester,
où il rencontre des paires musiciens : Alfie, Andy Votel ou
Badly Drawn
Boy deviennent parmi les premiers fans du groupe. « C’est vrai que Damon Gough nous a proposé de venir sur
Twisted Nerve…
C’était presque tentant. » Mais c’est
pourtant les Américains qui
vont recueillir les premiers joyaux tombés de cette drôle
de couronne. Un album
éponyme voit le jour au printemps 2000. Enregistré avec
les moyens du bord, on
y retrouve déjà cinq morceaux, dans des versions
différentes, qui font
aujourd’hui la splendeur de Quiet Is The
New Loud. « En fait, avant que ne sorte le disque sur
Kindercore, Source
nous a contactés. On leur avait envoyé une démo,
sur les conseils d’un ami qui
nous avait dit qu’ils recherchaient de nouvelles signatures. Comme on
aimait
bien Air, on s’est dit qu’on pouvait toujours tenter le coup. Ils nous
ont
appelés pour en savoir plus et ont décidé de nous
signer. Mais on a quand même
tenu à sortir l’album aux USA, au moins en tirage
limité ».
ALCOOL
Kings of Convenience a passé le mois de mai
dernier en studio à Liverpool,
sous la houlette de Ken Nelson, responsable de deux des albums
révélations de
l’an passé, Parachutes de Coldplay et The Hour Of Bewilderbeast de Badly
Drawn Boy. « Eh, eh, c’est plutot
bon signe », plaisante Erlend. « Dès
qu’il participe à un disque, celui-ci se transforme en
succès ».
Mais les deux compères ne semblent pas forcément avoir
besoin d’aide extérieure
tant ils ont des idées bien précises quant à leurs
chansons. Ils ont certes
accepté, à la demande de leur label, de confier trois de
leurs titres à
l’historique arrangeur David Whitaker – qui a accroché à
son palmarès des noms
tels que les Stones, Serge Gainsbourg ou Saint Etienne -, mais pour
refuser, au
final, leur présence sur l’album. « C’était
une expérience étrange… Notre musique est tellement
fragile que le moindre
faux-pas peut déstabiliser l’ensemble… Parfois, nous passons
deux heures pour
parvenir à ne pas rompre l’harmonie qui existe entre nos deux
guitares. À
chaque fois que l’on a essayé de rajouter trop
d’éléments, ça n’a pas marché… »
Comment douter de ces propos à l’écoute de Quiet
Is The New Loud, de ces douze compositions baignées d’une
atmosphère sereine et apaisante, où chaque détail
– le plus minime soit-il –
semble être effectivement d’une importance vitale ?
Comment ne pas tomber amoureux d’un album forcément atemporel,
à la
mélancolie délicieusement contagieuse, qui rappelle la
magie de Nick Drake, la
noirceur de Red House Painters ? Entre bossa minimale - Singing Softly To Me - et folk
crépusculaire - Winning A Battle… -, ce disque est aussi une
œuvre de fans.
« Nous avons des goûts très
différents », poursuit Erlend. « Mais nous avons décidé de ne garder que les
références que nous
partageons. Je n’arrête pas d’écouter de la musique, je me
moque des styles. Je
chante par exemple un morceau sur l’album de Röyksopp, une autre
formation de
Bergen qui fait de l’électronique et est signée sur Wall
of Sound. Notre
nouveau single a été remixé par Andy Votel… On
sait, Eirik et moi, qu’il n’y
aura pas d’autres membres dans Kings of Convenience, mais cela ne veut
pas dire
pour autant que l’on ne fera pas appel à des invités.
Pourquoi ne pas sortir un
disque où l’on chante sur de musiques composées par
d’autre musiciens ?
J’adore la scène de Chicago, j’aime beaucoup Phoenix. En
concert, il nous
arrive de faire de faire une reprise de Love And Money.
Récemment, j’ai été
émerveillé par Utopia de
Goldfrapp : quelle chanson fantastique… » Pour peu,
on sentirait
presque le garçon jaloux. Mais il se ressaisit bien vite.
« À Bergen, il existe beaucoup de groupes
intéressants. Mais, ils sont trop paresseux… En
général, ils se satisfont de
deux concerts dans l’année, sont tout heureux d’être
reconnus dans la rue
principale et passent ensuite leur temps dans un bar à boire des
bières et à discuter
de ce qu’ils pourraient faire. Le problème, c’est qu’ils ne
dépassent jamais le
stade de la discussion. Pour nous, c’est impensable, vu que… nous ne
buvons pas
d’alcool ! (Rires.) Moi, j’ai des rêves et je veux tout
faire pour les
réaliser. Déjà, ce qui nous arrive aujourd’hui
c’est incroyable : savoir
que notre album va sortir dans l’Europe entière et que l’on va
voyager un peu
partout… »
AMBASSADEURS
Même si Eirik reste plus posé, on le
sent tout aussi excité que son compagnon. On le serait à
moins. À l’heure du
tout technologique, ces deux garçons ont commis un album
anachronique, qui
pourrait toucher le plus large des publics. Du fan transi de Belle
&
Sebastian aux cinquantenaires qui ne pensaient pas goûter
à nouveau à des
plaisirs aussi simples. « C’est
marrant que tu dises cela, car, aujourd’hui, nos plus grands fans sont
souvent
les amis de nos parents, qui n’en reviennent pas que deux jeunots de
notre
espèce osent faire ce genre de musique… ». En
Norvège, le single Toxic
Girl s’est d’ailleurs hissé jusqu’à la sixième
place des charts, ce qui a valu
au groupe une apparition dans une prestigieuse émission de
télé. « On est passé juste
après un sujet sur le…
couple royal. (Rires.) On a joué live et il y a eu un petit
reportage sur notre
reconnaissance à l’étranger. Alors, si jamais votre
magazine arrive dans notre
pays avec nous en couv’, ils vont sûrement nous nommer
ambassadeurs ! ». Ce qui, pour des Rois, serait la
moindre des
choses.
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